Témoignages de personnes enfermées au CRA de Toulouse et derniers chiffres du ministère de l’intérieur

Comment l’État crée des personnes « sans-papiers » et organise leur enfermement et leur déportation

Nous relayons les témoignages de personnes enfermées au centre de rétention administratif (CRA) de Toulouse Cornebarrieu rencontrées ces derniers temps. Elles rapportent les maltraitances physiques, médicales et psychologiques qu'elles subissent quotidiennement. Cette violence est systémique, volontaire et organisée - on la retrouve dans tous les CRA. Elle constitue la raison d'être de ces centres - outils au cœur de la stratégie répressive déployée par l'État français contre les personnes étrangères.

Le ministère de l’intérieur est fier de transmettre ses derniers chiffres : ceux d’une machine d’État qui transforme des personnes en « sans-papiers », en travailleurs-euses surexploité.es et en prisonnier.es à expulser.

Depuis la circulaire Retailleau de janvier 2025 qui renforce la loi Asile et Immigration de 2024 dite Darmanin, la régularisation « doit demeurer une voie exceptionnelle ». Les effets sont massifs : 

• 42 % de régularisations en moins sur les 9 premiers mois de l'année 2025, par rapport à la même période en 2024

54 % de baisse pour les régularisations au titre du travail

• 58 % de baisse pour les régularisation au titre de la vie privée et familiale

L’admission exceptionnelle au séjour (AES) est désormais presque inaccessible : elle est conditionnée à 7 ans de présence, une maîtrise certifiée du français, l’absence de menace à l’ordre public (attribuée arbitrairement par les préfectures) et l’absence d’OQTF préalable.

Même les titulaires d’une carte de séjour de 10 ans peuvent se retrouver sans papiers face à la difficulté du renouvellement. Selon la circulaire Retailleau, tout refus de titre de séjour doit désormais être assorti automatiquement d’une OQTF, valable trois ans depuis la loi de 2024. Ainsi, certaines personnes se retrouvent forcées de rester dans la clandestinité pour éviter le risque de recevoir une OQTF en se rendant à la préfecture.

Témoignage de M. A : M. A est au CRA depuis 55 jours. Il a pris 10 mois de prison pour une ITF (Interdiction de Territoire Français) et à la sortie de prison, il a été emmené au CRA directement.

« Dans le secteur E : il y a 2-3 personnes par chambre, 21 personnes en tout, certains dorment par terre. E est le meilleur secteur, A et B sont les pires. Il y a une 1 playstation mais les flics ont la télécommande. Il y a deux équipes de flics à l’intérieur. Une dont les flics sont ‘humains’, l’autre en roue libre : provoquent les détenus, frappent quand ils demandent du pain, n’allument jamais leurs caméras, peuvent frapper à 5 une personne avec une matraque, envoient tous les jours des gens au mitard, 5 jours minimum – tu restes pendant tout le temps avec les habits que t’as, tu prends pas de douche, il y a un ventilateur qui donne froid.
Ils n’aiment pas quand les détenus parlent français parce qu’ils comprennent tout. Un flic qui comprend l’arabe a traduit à son collègue ce que disait en arabe un détenu qui disait des insultes à cause de la bouffe.
Je fumais une cigarette, le flic m’a dit ‘tu ne fumes pas devant moi’, je répond que j’ai le droit, son collègue vient en sortant son taser. Hier, ils ont coupé l’eau de 20h à 7h du matin. A l’interphone, un gars demandait juste des bouteilles d’eau car il avait soif, les flics l’ont sorti et l’ont poussé au torse en lui disant d’arrêter de les harceler. Dehors, la cour c’est dégueulasse, ils ne font pas le ménage, il y a plein de trucs au sol, et encore, c’est la plus propre des cours des secteurs. 
La bagagerie, c’est quand ils veulent. C’est ouvert que sur les heures de promenade (13h30-14h15). Et des fois ils ouvrent pas en disant : ‘non on est en train de manger’. Et après ils ouvrent à 14h14 en disant : ‘c’est fini, c’est fermé’. Ici ça rigole pas par rapport à la prison. Là-bas tu peux rigoler avec eux. J’ai la haine contre eux à cause d’ici. [A la CIMADE] il y a un monsieur gentil et trois dames pas sympas du tout. Quand j’y vais je n’attend rien d’eux, je demande le nom de l’avocat et c’est tout. Ils sont pas avec nous ».

Témoignage de R.O. : R.O. explique qu’il a été mis au mitard pour des « insultes » – les flics exigeaient des excuses. Il a passé « une nuit de misère dans le froid, sans couverture, sans pantalon », il n’a pas dormi. C’est le docteur qui l’a fait sortir.

« Certains prennent des médicaments pour dormir pour être des légumes et laisser tout passer. J’étais bien en prison, je te mens pas quasiment tout le monde vient de prison, si j’avais su que c’était comme ça je serais resté en prison, mais là on attend que les 3 mois passent. [Les flics], j’ai compris qu’il fallait pas parler avec eux. Y’a un groupe c’est des humains, mais le groupe d’aujourd’hui, non. Il y a de la solidarité, obligé sinon on va crever. Devant le juge, j’avais même pas été calculé, t’as l’impression que personne te calcule, on te dit ‘pourquoi tu veux sortir?’, ‘mais à ton avis !??’. On mange mal, on est maltraité, tu veux du pain en plus il y en a pas, le soir on crève de faim, il y a que des sucreries c’est super cher. J’ai hâte de voir la liberté, ça fait 10 ans que je suis enfermé.
C’est pire que la prison, 6 mois de prison ou 3 mois ici je prend la prison parce que en prison tu fais à manger toi même etc. Yen a un il se plaint, il a mal dans son genou, ils lui donnent pas de médicaments. »

Témoignage de L.R : « Je suis rentré en France à l’âge de 14. Je suis passé par l’ASE, j’ai été arrêté pour conduite sans permis, refus d’optempérer, j’ai eu 18 mois de prison mais j’ai fait 14 mois pour bonne conduite. A la sortie de la prison, ils m’ont ramené ici au centre. Ils viennent de me me prolonger.  J’ai même pas de passeport ici. Ils m’ont mis 5 ans d’ITF (Interdiction de Territoire Français) alors que j’ai pas de passeport pour partir, je comprends rien. »

Témoignage de S.B. : « J’ai bientôt 28 ans, je suis algérien. Je suis depuis un mois et demi au CRA. Je suis depuis 7 ans en France, diplômé, je travaille avec des fiches de paie, pas de black. Je travaillais à Paris. Je suis descendu pour travailler à Toulouse, on m’a contrôlé et j’ai fait une semaine ici puis ils m’ont relâché mais pour me recontrôler une semaine après et me renvoyer ici, et maintenant ça fait un mois et demi que je suis là. Je peux pas manger tout parce que j’ai un dentier, je leur ai dit de me donner surtout du riz ou des pâtes mais ça a rien changé. »