Acharnement de la préfecture et des juges sur une femme enceinte de 5 mois enfermée depuis 60 jours au CRA de Toulouse

V. est enceinte de 5 mois, elle est enfermée au centre de rétention de Cornebarrieu Toulouse depuis bientôt 60 jours. Elle habite Nice et a été transférée au CRA de Toulouse sans raison puisqu’il en existe un à Marseille. Elle est donc loin de sa famille et de ses 4 enfants. Elle a fait 3 hémorragies, elle a été emmenée à l’hôpital en urgence à deux reprises et ramenée au CRA à chaque fois. V. a grandi en France et ne connait pas son pays d’origine. Elle n’est pas expulsable mais la préfecture et les juges s’acharnent pour garder une femme enceinte de 5 mois enfermée dans des conditions dégueulasses et qui génèrent un stress intense.

Fin octobre, plus de 30 prisonnier.e.s font une grève de la faim suite à l’annonce du nouveau confinement en France et de la fermeture totale des frontières extérieures, V. témoigne :

« On fait la grève de la faim parce que nous sommes ici, ils nous font la misère ici quand on reste ici pour rien…
Le confinement il n’y a plus rien. Nous sommes dans la merde, il n’y a plus personne, plus de visite, plus rien maintenant.
Chaque fois qu’on passe au tribunal, c’est négatif c’est négatif parce que les juges du tribunal sont tous racistes, même la préfecture elle est raciste.
Moi ici je suis enceinte de 5 mois, je me stresse, même je suis partie deux fois à l’hôpital. 24h après qu’ils m’aient apporté à l’hôpital, que j’ai saigné, j’ai perdu du sang et tout, et ils font rien.
Normalement nous on doit être dehors, avec notre famille, avec nos enfants.
Moi j’ai 4 enfants, tous mineurs, de 6 ans jusqu’à 1 an ici en France, ils sont nés en France, je suis enceinte de 5 mois, c’est n’importe quoi en fait.
On a droit à notre liberté, normalement c’est les droits de l’homme, la liberté »

Elle témoigne des conditions indignes d’enfermement et du racisme du médecin du CRA, qui est médecin généraliste et non pas gynécologue, et qui préconise l’enfermement depuis le début. Ce même médecin a pour pratique de shooter les personnes enfermées à coup de somnifères et d’anxiolytiques, ou de refuser des soins, de nombreux témoignages à ce sujet sont disponibles sur ce blog.

Témoignage recueilli par Luttes Labo
« ça fait trois jours que j’ai des contractions, au centre il n’y a pas de gynécologue ni de sage femmes, rien. Juste un docteur russe mais qui est raciste comme jamais. Tout le monde ici le déteste… il ne se comporte pas bien avec eux.
Dans les chambres il fait froid, les toilettes c’est comme les gardes à vue.
On sait pas pourquoi on est ici et pourquoi ils nous prolongent encore, qu’est-ce qu’ils font de nous en fait ? Si on demande le transfert, ils veulent pas parce qu’ils sont racistes au tribunal. On veut sortir, être proche de notre famille.

Je suis partie avant-hier au tribunal parce que j’ai fait 28 jours et tout le monde, a repris 30 jours, il y avait 8 personnes, il y a même pas le motif. Je sais pas ce que je fous ici en fait.

Le 27 novembre, V. nous raconte :
C’est la troisième hémorragie que je fais, j’ai saigné, je suis partie à l’hôpital. L’hôpital il dit que c’est normal. Et avant-hier y’a une sage-femme de l’hôpital qui me téléphone et me dit oui vous avez fait une hémorragie il faut que je vous suis c’est très urgent. Elle voulait venir aujourd’hui mais le problème c’est que y’avait quelqu’un contaminé de ces patients. Elle essaie de voir si c’est positif ou négatif. Si c’est négatif elle viendra la semaine prochaine. Je suis restée même pas 3 heures à l’hôpital. Il y avait deux sages-femmes une qui me dit elle va pas bien, elle a des contractions et une autre non elle est bien elle a rien.
On est onze ici, dans huit jours j’ai une audience…après je pense que je vais sortir… je sais pas combien de temps ils peuvent me garder »

Une sage-femme de la PMI se déplace au CRA de Toulouse le 1er décembre pour voir V. et établit un certificat médical indiquant l’incompatibilité de son état avec l’enfermement. Dans la journée une demande de mise en liberté est effectuée et rejetée aussitôt par ordonnance par le juge des libertés et de la détention (JLD). L’ordonnance du juge spécifie que l’enfermement pour V. est une opportunité car elle est ainsi mise à l’abri au CRA, sous prétexte qu’elle n’aurait pas d’hébergement. Ce qui est faux, V. habite Nice avec sa famille et peut fournir des attestations. Ainsi, le juge feint de prendre le CRA pour un centre d’hébergement d’urgence ! De plus, son état de santé ne justifierait pas une hospitalisation selon lui et il estime que le CRA a un service de santé adéquat pour le suivi d’une grossesse ! Le certificat de la sage-femme de la PMI contredit les décisions du médecin du CRA.

Le 1er décembre :
« La sage-femme de la PMI est venue, elle m’a vue, elle a vu que j’ai des contractions, elle a dit je dois pas rester ici, je risque d’accoucher prématuré, elle m’a fait un certificat médical, je l’ai donné à la Cimade, ils ont envoyé ça au juge et là il a refusé, j’ai reçu le papier du juge : Cour d’appel de Toulouse, Juge des libertés et de la détention, ordonnance demande de mise en liberté présentée par un étranger au centre de rétention administrative… »

Le 4 décembre, suite à la demande de mise en liberté, le juge de la Cour d’appel libère V. après 60 jours d’enfer.

Acharnement judiciaire et politique du chiffre contre les prisonnier·e·s du CRA de Toulouse

Lors du premier confinement, les CRA avaient été vidés en grande partie, sans pour autant être fermés. Pour ce second confinement, ils sont pleins, avec des cas de covid et des clusters.

A Toulouse, les avocat·e·s avaient effectué·e·s des demandes de mise en liberté (DML) en mars 2020, qui avaient abouties pour un grand nombre d’entre elles. Cette fois-ci, une soixantaine de personnes étaient enfermées au moment où de nouvelles DML ont été faites, début novembre 2020. Les juges des libertés et de la détention (JLD) les ont rejetées, les recours en appel ont été rejetés également, mais cette fois par ordonnance, donc sans audience ! Dans son ordonnance, le juge d’appel considère que la perspective d’expulsion reste « raisonnable » et que la libération n’est pas « pertinente » car le nombre d’admission en 2020 à Toulouse a diminué. La situation de chacun·e étant sans lien avec les statistiques d’enfermement, c’est un aveu de fait d’une politique du chiffre des juges.

A la date du 6 novembre 2020, et depuis le 17 mars, date du début du premier confinement, sur les 444* personnes enfermées au CRA de Toulouse, seules 22 ont été expulsés en dehors de l’Union Européenne, ce qui représente moins de 5 % des personnes emprisonnées ! 29 ressortissant·e·s de l’U.E. ont par ailleurs été expulsé·e·s. Au CRA de Toulouse, depuis le 27 mars, il n’y a eu aucune expulsion vers l’Algérie ou le Maroc, mais les personnes sont quand même enfermées.

Le rôle « officiel » du CRA étant de permettre l’expulsion, ces chiffres montrent encore une fois que l’État cherche à enfermer coûte que coûte, pour punir et soumettre les personnes sans papiers, au point de mettre en danger leur santé et leur vie. En effet, les conditions sanitaires sont toujours aussi dégueulasses, alors même que l’État s’alarme de l’aggravation de la pandémie.

Les visites sont rendues impossibles : des personnes en visite ont été verbalisées 135 € une fois arrivés au CRA par une Police aux Frontières (PAF) que ça faisait rire, sous prétexte que le motif du déplacement n’était pas « impérieux ». Pourtant, les colis sont indispensables aux prisonnier·e·s, l’OFII rationne voire ne distribue pas les produits d’hygiène, les vêtements, etc., sans parler de la nourriture infecte et inadaptée.

Des personnes enfermées au CRA de Toulouse témoignent. Elles relatent leurs conditions d’enfermement et ne comprennent pas ce qu’elles font dans cet enfer :

T : « Y’a eu 3 personnes positives au Covid, on est inquiets, ils les ont libérées, dans ce secteur on est 20, les appels des avocats ont été rejetés pour tout le monde. ça fait 35 jours que je suis là. Ils peuvent aller jusqu’à 60 ou 90 jours. y’en a un qui a fait une tentative de suicide il s’est fracassé la tête sur le carrelage ».

G : « j’ai voulu me tuer y’a 5 jours ici, j’ai jeté ma tête contre le carrelage, j’ai eu des points de sutures…En prison aussi j’ai voulu me tuer. J’ai 60 ans… J’ai mal à la jambe, je suis tombé du 3ème étage, ça fait 8 mois que j’attends qu’on me fasse un scanner à l’hôpital, même à la prison ils m’ont donné des médicaments pour calmer la douleur, j’arrive pas à marcher, je marche même pas 10 mètres et je tombe. Je veux un spécialiste pour ma jambe, sinon laissez-moi sortir. J’ai parlé avec le médecin ici, il m’a dit faut un spécialiste sinon tu vas rester comme toute ta vie avec la douleur. Sans les cachets je tiens pas. Ils me donnent du Doliprane, du Valium, du Lxprim ».

L : « Ils m’ont ramené de la prison d’Avignon ici, j’ai des papiers, j’ai un appartement. Je suis ici depuis 2002, j’ai 2 enfants, une carte de séjour de 10 ans et ils m’ont mis ici. J’ai fait 2 ans de prison, ils m’ont donné une OQTF, le juge m’a dit tu dois quitter la France pendant 5 ans. Moi je veux pas aller au Maroc, j’ai mes enfants ici, je suis handicapé j’ai un seul bras, je suis diabétique. Les frontières sont fermées… »

H : « Les gens comprennent pas pourquoi ils sont enfermés si les frontières sont fermées.  A l’audience ils disent qu’il y a des vols, mais il n’y en a pas.
La bouffe c’est de la merde, le médecin n’est pas là quand on a besoin de lui, tous ceux qui ont fait la prison disent c’est mieux qu’ici. »
Y’a pas d’avions mais on est là, ils nous forcent à passer 2 mois ici. Quelqu’un a été expulsé à 5 heures du matin, il a refusé le premier vol, il était ici depuis 20 ans en France. Il a pas de papiers mais il travaille, il envoyait de l’argent au pays, son patron est venu le voir jusqu’ici… Il a tué personne, il travaille, pourquoi ils l’ont expulsé ? Ils l’ont expulsé vers le Bengladesh, par escale, d’ici jusqu’au Qatar et après le Bengladesh.
Ils ont expulsé un albanais, sa femme travaille ici, ses enfants sont petits et vont à l’école. Il a même pleuré quand ils sont venus le chercher, il comprend pas. Il pensait être libéré au bout de 2 mois. »

Soulagement dans le secteur à l’annonce au micro d’une sortie  : « Libéré ! Libéré! Ils viennent de libérer quelqu’un, ça fait plaisir ! Et moi ? J’ai passé toute ma vie en France, depuis petit, qu’est-ce que je fais là ? »

* chiffres de la Cimade du Cra de Cornebarrieu, Toulouse